Ralentir ou périr



Après avoir lu le livre Not the End of the World de Hannah Ritchie, qui affirme que seule la croissance verte peut résoudre les problèmes environnementaux , je voulais voir les arguments des partisans de la décroissance. 

Timotée Parrique est chercheur spécialiste de la décroissance. Il est très actif sur les réseaux sociaux. Il fait principalement de la revue d'articles existants. Certains chercheurs critiquent son faible niveau de publication.

Ralentir ou périr, publié en 2022, fait un état des lieux de la notion de décroissance.

Le livre est facile à lire. Il contient de nombreux exemples et de nombreuses références à des articles scientifiques. Mais la littérature qui parle de décroissance est restreinte, il cite donc souvent les mêmes chercheurs, dont lui-même.

Après une critique de la notion de PIB et donc de croissance, il se livre à une critique de la croissance verte et du découplage entre PIB et impacts environnementaux, en concluant que la transition énergétique est impossible sans une énorme réduction de la demande.

L'impossibilité de la transition énergétique

Pour montrer l’impossibilité de la transition énergétique en dehors des énergies fossiles grâce aux technologies, il utilise plusieurs arguments qui me paraissent faibles.
 
Pour montrer la faiblesse des énergies renouvelables, ou du trop lent découplage des pays les ayant massivement adoptés, il utilise plusieurs fois des chiffres de 2015, antérieurs à l'accord de Paris ou au boom de l'énergie solaire. 

Il constate l'empilement historique des énergies (biomasse puis charbon puis pétrole puis gaz) et non pas leur remplacement, et conclut que le renouvelable ne fera que se rajouter. Si c'est effectivement encore le cas à l'échelle de la planète, lorsqu'on se concentre sur certaines régions, on constate un remplacement très rapide, par exemple dans l'union européenne :  




Ainsi qu'un début d'inflexion en Chine et en Inde.

Il utilise aussi l'argument du taux de retour énergétique (TRE) soi disant faible des énergies renouvelables par rapport aux énergies fossiles. Le taux de retour énergétique est le rapport entre l'énergie qu'on obtient d'un système et l'énergie nécessaire pour produire cette énergie. Par exemple combien d'énergie pour construire un puits de pétrole et le faire fonctionner. Ou combien d'énergie pour produire des panneaux solaires.

Si le taux de retour énergétique peut être pertinent pour comparer les énergies fossiles entre elles, ça ne l'est pas pour comparer les énergies fossiles avec les énergies renouvelables, car les calculs dépendent des hypothèses et les incertitudes sont grandes. Certains articles trouvent un TRE équivalent entre solaire et fossiles en se concentrant sur l'énergie utile. De plus, le rayonnement solaire étant quasi infini, le taux de retour énergétique de l'énergie solaire est peu pertinent. Enfin ce taux de retour énergétique ne fait que s'améliorer. Voir l'implacable démonstration sur la chaîne YouTube du Réveilleur.

Timothée Parrique se base aussi sur la notion d'entropie pour montrer l’impossibilité de la transition. Par exemple, il affirme que le recyclage des batteries ne peut pas être complet, qu'il y a une dégradation de la matière à chaque cycle en raison de l'entropie. C'est un contresens. La grande majorité des matériaux qu'on utilise ne sont pas purs à l'état naturel, il faut les raffiner pour les utiliser, et on y arrive. Avec suffisamment d'énergie, on atteint déjà des taux de recyclage de batterie extrêmement élevés, alors qu'on en est au début. Également très bonne vidéo du Réveilleur sur le sujet de l'entropie et de la transition énergétique.

La décroissance

Il fait ensuite une revue des différents outils pour mettre en place une société sans croissance. Cela inclue redistribution, démocratie, nationalisations, coopératives, taxation progressive des émissions, diminution du temps de travail, low-tech, nouveaux indicateurs etc....

Qu'en penser ?

Même si un chapitre entier justifie le terme de "décroissance", je trouve toujours qu'il est malheureux car il braque. Ce que propose le livre n'est pas une décroissance pour tous. Il propose une décroissance des secteurs les plus polluants et des pays les plus riches. Mais les secteurs vertueux et les pays les plus pauvres continueraient de croître jusqu'à l'atteinte d'un seuil. Le terme de sobriété ou de réduction de la demande me paraît mieux décrire le projet.

N'étant pas très calé en économie, lorsque je suis confronté à une idée que je connais peu, j'aime savoir quel est le consensus scientifique. Sur les sujets liés au réchauffement climatique, le 6e rapport du GIEC représente le consensus scientifique. La 3eme partie du rapport est celle qui aborde l'économie.

Selon celui-ci, limiter le réchauffement à 2 degrés aurait un impact faible sur la croissance globale à 2050 (PIB 1.3 à 2.7% inférieur à ce qu'il pourrait être en 2050). Le PIB doublerait entre 2020 et 2050 (6e rapport du GIEC Groupe de travail 3, résumé pour les décideurs, paragraphe C 12.2). 

Le livre oppose technologies vertes et sobriété. Alors que le rapport du GIEC préconise de jouer sur tous les tableaux. Ainsi la réduction de la demande permettrait de faire baisser les émissions de 40 à 70% dans les secteurs des transports terrestres, de l'alimentation et de l'habitat (6e rapport du GIEC Groupe de travail 3, résumé pour les décideurs, paragraphe C 10).

Si le projet de société proposé par Timothée Parrique me paraît très séduisant, les freins pour le mettre en place en intégralité me paraissent également très importants. Ses contresens sur la transition et sa mise en opposition entre la technologie et la réduction de la demande me paraissent dangereux.

J'ai peur que son discours ne soit interprété par beaucoup comme la nécessité d'une société idéale comme préalable à toute action climatique, et donc d'un frein à l'action immédiate.


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